Deux ans et demi après les événements du 11 septembre les interrogations sur les éventuelles complicités de membres de l’administration Bush dans les attentats demeurent entières. L’attitude de l’administration Bush, des autorités aériennes américaines, du Pentagone, du FBI et de la CIA depuis le 11 septembre, ont donné plus d’arguments aux sceptiques qu’aux croyants de la version officielle.

Alors que des intellectuels éminents s’interrogent sur les conséquences politiques et philosophiques des évènements, peu nombreux sont ceux qui osent s’aventurer sur le terrain de l’enquête proprement-dite. Rare sont ceux qui prennent la peine de se pencher avec un oeil critique sur les faits et leur déroulement.

Or, il n’est pas besoin d’être un adepte des théories du complot pour sentir, dans un premier temps, puis pour comprendre ensuite, que quelque chose de trouble gît au fond de cette histoire, comme un cadavre au fond d’un étang.

Que l’on approuve ou non l’actuelle politique étrangère des Etats-Unis, on ne peut nier que les attentats du 11 septembre aient été exploités, à tort ou à raison, par l’administration Bush, pour mettre en oeuvre une géopolitique agressive qui n’aurait sans doute pas pu voir le jour sans ces événements.

Il est donc légitime de scruter les faits qui sont à l’origine de cette politique, sans a priori et sans se soucier de plaire ou de déplaire à quiconque, mais avec la volonté de comprendre ce qui s’est passé.

Mais pour cela, le journaliste est contraint de se justifier et même de mettre sa carrière de journaliste en péril. La profession est en effet tétanisée par le sujet et n’ose l’aborder que pour dénoncer le complot des théoriciens du complot ! Le 11 septembre est devenu un sujet tabou dès le lendemain des événements. Or, pour un journaliste, il ne devrait y avoir aucun sujet tabou que son courage et son éthique professionnelle ne lui commandent de briser.

Il faut, en effet, du courage à celui qui veut rompre le silence, si l’on en croit les difficultés et les obstacles rencontrés par les familles des victimes elles-mêmes dans leurs demandes d’éclaircissement auprès de la Maison Blanche, alors que ces familles auraient du, au moins, pouvoir bénéficier de la fameuse compassion républicaine et conservatrice, dont Bush se vante d’être le représentant sur terre.

Il faut sans doute, à coté du courage, un peu d’héroïsme et de masochisme, pour oser faire front aux accusations de complotisme et de révisionnisme, sans se laisser tenter par le découragement. Ces accusations commodes, qui ne sont que des insultes lorsqu’elles s’adressent à de simples journalistes faisant leur honorable métier de fouille-merde ou de citoyens sceptiques, sont des slogans qui tiennent lieu de raisonnement et réduisent très vite un adversaire, un concurrent ou un gêneur, au silence qu’impose l’opprobre sur une âme damnée.

Etre libre de s’interroger, sans risquer d’avoir contre soi les rires moqueurs de la profession, est devenu un luxe qui ne s’exerce plus que dans le for de sa propre conscience.

Les mêmes esprits chagrins accusent régulièrement les juges de faire du zèle, dès lors que ceux-ci s’attaquent à nos grands hommes, qui auraient pourtant bien mérité de la patrie. Ces juges, sans scrupules pour les puissants, chercheraient à se faire connaître en condamnant des grands noms, pour sortir d’une obscurité trop lourde à porter dans un monde où, pour exister, il convient d’être célèbre. On leur impute même une jalousie naturelle à l’égard des grandes et grasses fortunes de ce monde qu’ils ne pourront jamais amasser et qu’ils se mettent frénétiquement à condamner afin, certainement, de sanctionner leur propre échec et leur propre nullité sociale. Le juge invente le crime, comme le journaliste invente le fait, parce que l’un et l’autre ont besoin du scandale pour exister. Ils façonnent le vice pour se faire une vertu de tout. Agissant ainsi, ils font le lit de l’extrême droite qui se nourrit du soupçon pour prospérer sur les décombres de nos institutions démocratiques.

En raisonnant ainsi, on achète l’innocence des criminels et on réduit le juge et le journaliste à la condition de délateurs aigris.

Mais rassurons-nous, en 1906, au lendemain du jugement acquittant Dreyfus, l’extrême droite criait aussi au complot des juges et des journalistes. Alors, si le juge et le journaliste doivent être la cible permanente de telles accusations, d’où qu’elles viennent, c’est qu’ils sont encore utiles à la démocratie.

Puisque nous croyons dans les principes de la démocratie, il convient d’avancer sans prêter trop d’attention aux insultes et aux quolibets. Il ne faut pas pour autant fermer son esprit à la contestation, mais on se doit de répondre à des arguments et non à des calomnies ; on se doit de discuter une idée ou une thèse et non d’épuiser ses forces et de perdre son temps à contester des slogans et des mots d’ordre ; on peut admettre ses erreurs et ses fautes, mais on ne doit pas accepter qu’il en soit fait des crimes ou des forfaitures.

Passons donc aux faits.

D’après les éléments très nombreux dont nous disposons sur les attentats du 11 septembre, il n’est pas illégitime de penser que certains membres de l’administration Bush aient pu laisser faire les attentats, dont ils connaissaient pourtant suffisamment de détails pour pouvoir les déjouer à temps.

Organiser des attentats et les laisser faire en connaissance de cause, ce n’est certes pas la même chose, mais la différence est de degré plus que de nature. Dans les deux cas, lorsque les personnes en causes sont des responsables politiques, on est en présence d’un crime impardonnable.

Ainsi, nous ne parlons pas de complot, mais de complicité passive. Il n’y a pas eu, à notre avis, de plan concerté au sein de l’administration Bush, visant à organiser les attentats du 11 septembre avec les terroristes islamiques, mais plutôt la volonté de ne pas en empêcher le déroulement, à un moment où cela était encore possible.

L’idée même d’une complicité parait improbable à tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas croire (souvent pour des raisons psychologiques) que des dirigeants politiques puissent, dans nos démocraties, se rendre coupables de tels crimes. Cette pensée leur fait trop de mal pour qu’ils acceptent d’y prêter attention. Fuire la réalité est toujours une manière de se protéger. On ne veut pas y croire, pour ne pas y penser, pour ne pas en souffrir.

Pourtant, si l’histoire nous enseigne une chose, c’est bien que l’inimaginable est toujours possible. Certains de nos dirigeants n’ont-ils pas été liés à des crimes d’envergure ? N’existe-t-il aucun exemple de complots dans l’histoire récente de nos démocraties ?

Evidemment, les exemples passés ne suffisent pas à prouver les crimes du jour et pour des crimes nouveaux il convient d’amasser de nouvelles preuves.

Alors, a-t-on des preuves irréfutables pour étayer nos conclusions ? Pouvons-nous prouver avec certitude ce que nous avançons avec impudence ?

Qu’est-ce qu’une preuve irréfutable, une preuve parfaite ? Ces questions sont essentielles, tant pour le juge que pour le journaliste. On ne doit pas les esquiver, mais théoriquement, elles ne sont pas loin d’être insolubles.

• Pour le juge, la preuve d’un crime résulte rarement de la perpétration de celui-ci sous ses yeux. Elle est le résultat d’un faisceau d’indices qui, pris isolement, ne conduiraient pas nécessairement à la reconnaissance du crime, mais qui concourent ensemble à rendre un peu plus que vraisemblable l’existence du crime.

• Le journaliste est dans la même situation et se voit contraint d’interpréter les faits qui n’apparaissent jamais dans leur totalité et toute leur clarté devant lui. L’absence de preuve parfaite ne doit pas dispenser le juge de juger et le journaliste d’enquêter, ni l’un et l’autre d’interpréter les faits et de tenter de les rendre intelligibles.

Les sources d’information (comme celles que nous avons utilisées dans notre article intitulé Le 11 septembre en questions) sont également souvent contestées par les opposants de la thèse du complot ou celle de la complicité, parce qu’elles proviennent de sites internet. On comprend d’autant plus difficilement la critique que la quasi totalité des informations sensibles, se rapportant aux événements du 11 septembre, sont publiées par la version électronique des principaux journaux, et que des millions de documents officiels s’y trouvent. On ne voit, dès lors, pas très bien pourquoi ces sources devraient être jugées moins fiables quand leur origine est bien identifiée.

On reproche aussi à ceux qui se réfèrent aux sources journalistiques, mêmes les plus sérieuses, de ne pas toujours faire eux-mêmes d’enquête. La belle affaire !

Le travail de synthèse à partir des éléments disparates est un travail essentiel de journaliste qui fait souvent cruellement défaut dans notre profession. Même si cette synthèse est faite à partir d’éléments recueillis par d’autres. Rendre leur cohérence à des éléments épars ; recouper les faits ; souligner les contradictions et soulever des questions, sont des activités proprement journalistiques. Qu’il y ait une sorte de division du travail au sein de la profession journalistique est une nécessité pratique. Les uns recueillent les faits, tandis que d’autres les analysent et les interprètent. Ainsi, il ne me parait pas contraire aux règles du journalisme de s’appuyer sur des dizaines de journaux provenant du monde entier, ayant une certaine crédibilité dans notre profession, pour, à partir des éléments offerts, entreprendre un travail de synthèse. Car, à moins que vous vous preniez pour Dieu, vous rapporterez presque toujours des faits dont vous n’aurez pas été le témoin direct. Et même si vous avez été un témoin direct d’un événement, il y a toujours mille manières d’interpréter ce que vous avez vu ou entendu.

En outre, on peut passer sa vie à enquêter sur l’enquête du journaliste et sur l’enquête portant sur l’enquête du journaliste, et ainsi de suite à l’infini. Malheureusement, il y a un moment où il faut faire, un minimum, confiance aux informations qui nous sont transmises, puisque nous ne pouvons pas assister à tous les événements passés et futurs pour attester de leur réalité.

Cette confiance, qui ne doit jamais être aveugle, est toujours en suspens et n’est jamais donnée ; on la prête avec méfiance. Il n’est pas anormal que le journaliste se forge une conviction par provision ; ferme mais contingente ; solide, certes, mais inscrite sur le sable plutôt que dans le marbre.

L’essentiel est de faire un effort continu de curiosité et de suivre des règles exigeantes.

• Première règle : ne se référer qu’à des sources réputées sérieuses ou dont on peut vérifier le sérieux soi-même (malheureusement une bonne réputation est quelque fois le résultat d’un bon marketing !).

• Deuxième règle : être capable de réviser son jugement en cas d’erreur. Comme le juge, le journaliste travaille la peur au ventre de commettre une erreur. Le journaliste consciencieux sait, comme le juge, qu’il n’est pas infaillible.

• Troisième règle : ne pas occulter les faits contradictoires et qui viendraient contredire la thèse initiale.

• Quatrième règle : ne jamais penser que son travail est définitif.

• Cinquième règle : ne pas chercher à plaire, à faire plaisir et à flatter les puissants ou le « peuple ». (Ecrire aussi bien sur les menaces que représentent la politique américaine pour nos démocraties que sur la responsabilité de la France dans le génocide rwandais). Le journaliste n’est ni au service des puissants, ni au service du « peuple ». Il est au service d’une chimère : la démocratie délibérative.

• Sixième règle : croire aux vertus de la démocratie délibérative. La vérité, ou une certaine vérité sur des événements, est toujours le fruit d’un dialogue entre des voix différentes, voire discordantes, qui se répondent, s’écoutent, se parlent. L’insulte, la calomnie (« si vous pensez que Bush est responsable des attentats c’est que vous êtes un théoricien du complot, un révisionniste, un anti-américain primaire et, par conséquent, un antisémite, oui un antisémite, parce qu’en attaquant la politique américaine vous attaquez sournoisement et indirectement la politique d’Israël dont les Etats-Unis sont les seuls garants ») sont des violences exercées contre la démocratie délibérative.

Vous pouvez me critiquer, m’opposer tous les arguments que vous voulez, mais vous ne devez pas me stigmatiser et me supposer des crimes qui n’appartiennent qu’aux adversaires déclarés de la démocratie. Si vous refusez le dialogue, j’ai tendance à penser que vous avez quelque chose à cacher.

C’est cette confiance dans les mécanismes de la démocratie délibérative qui nous autorise à critiquer la politique américaine sans accepter de nous laisser ranger dans la catégorie des anti-américains primaires, comme essayent de le faire les thuriféraires systématiques de la politique américaine.

C’est parce que l’Amérique, est, ou était, la plus grande démocratie délibérative au monde, que nous nous soucions des dérapages qui viennent gripper la fonction délibérative au sein même de ce pays. L’état de santé démocratique des Etats-Unis nous importe à tous, et c’est à ce titre que nous nous intéressons aux événements qui viennent remettre en cause les fondements de la démocratie délibérative.

Les observateurs auraient déjà pu s’inquiéter de l’avenir de la démocratie américaine au moment des élections de novembre 2000. Ils ont préféré souligner les particularités et les originalités du système électoral américain, plutôt que de dire ce qu’ils voyaient, c’est-à-dire une fraude massive dans l’Etat de Floride, fraude organisée par le clan Bush au détriment de la démocratie, suivie par un coup d’Etat entériné par la Cour Suprême des Etats-Unis (Voir notre article intitulé Le Coup d’Etat du 9 décembre 2000).

Il est du devoir des journalistes de souligner les dérives d’un régime qui remet en cause les principes de la démocratie délibérative au sein de la plus puissante nation du monde. La démocratie américaine est un patrimoine mondial que chacun, américain ou non, est en droit de défendre, s’il le faut, contre les Américains eux-mêmes.

Ce n’est donc pas par anti-américanisme que nous nous interrogeons sur les élections de novembre 2000 ou sur les attentats du 11 septembre 2001, mais au contraire, parce que nous avons de l’estime et de l’amitié pour un pays dont l’avenir nous est cher et dont la démocratie nous importe.

On ne peut se consoler de ce qui arrive aux Etats-Unis en prétendant que c’est pareil partout, voire pire, ou que les Etats-Unis traversent un cycle qui prendra fin un jour ou l’autre.

On ne peut pas, en effet, légitimement excuser les crimes des uns en mettant en avant les crimes des autres. Ce n’est pas parce que la France est coupable de complicité dans le génocide rwandais, qu’un journaliste Français doit taire les agissements de l’administration Bush contre les libertés civiles. On n’en finirait pas de se renvoyer les crimes de ses compatriotes au visage.

On n’est pas non plus certain que le cycle ne se transforme pas en tendance lourde. Le cycle ne peut se renverser que si un certain nombre de personnes, journalistes, citoyens, hommes publics, ONG…travaillent ensemble au renversement de cette tendance. Or, en parlant de cycle naturel qui vient et repart, sans que l’action de l’homme y soit pour quelque chose, on décourage l’initiative et on prête des vertus surnaturelles à l’histoire. L’histoire, comme Dieu, n’existe pas sans nous. Les choses ne changent pas sans le concours des bonnes volontés.

On veut aussi souligner l’exagération dont feraient preuve les journalistes qui s’inquiètent à longueur de colonnes de l’état de santé de la démocratie américaine (ou qui mettent en avant la responsabilité de la France dans le génocide rwandais).

Ces journalistes, trop sensibles, qualifieraient de fraude ce qui n’est qu’une indélicatesse, de coup d’Etat ce qui n’est que service rendu entre amis, et de complicité de génocide, ce qui n’est qu’une erreur d’appréciation. Ces journalistes seraient de dangereux idéalistes qui ne comprennent pas que le monde ne fonctionne pas selon les rêves du philosophe et que ce monde, malheureusement, est imparfait. Ces idéalistes n’entendraient donc rien à la complexité de notre monde. Ils chercheraient la vérité, alors que celle-ci est multiple, incertaine, insaisissable.

Mais, pour nous, il ne s’agit pas de se formaliser de tout, mais seulement de ce qui, fondamentalement, atteint nos valeurs dans ce qu’elles ont de plus profond.

Il ne s’agit pas non plus de prétendre que nous détenons la vérité sur les sujets que nous avons mentionnés plus haut. Nous disons simplement qu’il y a suffisamment d’éléments troublants (un faisceau d’indices concordants) pour que nous nous forcions à mettre ses sujets sur la place publique et pour qu’un effort collectif de compréhension soit entrepris. Nous souhaitons qu’ils ne deviennent pas des sujets tabous, voila tout. Ce n’est rien d’autre que le complot du silence que nous dénonçons. Que nos conclusions soient fondées ou non, on ne peut les rejeter a priori, sans autre forme de procès que celui du mépris. Il faut faire l’effort d’y répondre.

Puis vient enfin l’argument du fataliste : « Mais mon cher Monsieur, le monde est ainsi fait, et depuis toujours. Vous n’y pouvez rien. Pourquoi remuer les charniers. Les morts sont morts. N’allez pas les déranger ».

Suivre cet argument c’est accepter de donner un blanc-seing à tous les apprentis criminels. C’est aussi approuver une certaine complicité passive avec les crimes de notre siècle, qui ne mérite peut-être qu’une réponse de notre part : l’indifférence ou le dépit.

Nous espérons que les journalistes continuerons à enquêter malgré les pressions, les injures et l’indifférence d’un public qui a d’autres préoccupations que les leurs, et que les juges aient toujours l’audace de s’intéresser aux puissants pour les contraindre à respecter les règles de la justice et du droit auxquelles ils sont sensés être soumis comme nous tous.

Nous espérons que le cadavre qui gît au fond de l’étang n’est pas celui du juge ou du journaliste. Ni celui de la démocratie.

Guillaume de Rouville


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One Response to Le Journaliste, le Juge et le Complot

  1. dubos dit :

    J’ai lu avec attention votre chronique de « l’idiot du village  » et j’adhère sans restriction à votre analyse incroyablement juste !
    Je fais un parallèle entre la désintégration du vol Air / Algérie , le silence embarrassé des autorités qui préfèrent privilégier l’explication météorologique en écartant d’emblée les hypothèses d’un tir de missile où d’une bombe placée à bord de l’appareil ; aux attentats du 11 septembre .
    Je sens dans les communiqués de presse et les déclarations des politiques un souci de désinformation visant à occulter une vérité qui pourrait être gênante à révéler au grand jour compte tenu de notre engagement militaire sur le continent africain . Mali . Centre Afrique ; Soudan …
    Depuis bientôt une semaine , aucun article de presse pour tenter d’expliquer la désintégration en vol de cet appareil ??? Je pense en mon âme et conscience que nous sommes confrontés à une censure de l’information par un secret défense qui ne dit pas son nom et un véritable mensonge d’Etat !

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